VERTIGE DU CIEL

« Ce sont les inquisiteurs qui créent les hérétiques. » Umberto Eco
Par dessus la mer de nuages la passerelle — fil ténu au rebord du vide. Dans le silence de la nuit elle s’élance au loin vers l’inconnu. En filigrane la ligne fugitive conduit les novices d’un jour vers les portes du temps, témoin de funestes épisodes. Engourdie dans la mémoire des siècles, l’histoire se perpétue, nichée dans l’interstice de murailles dont les pierres ont écorché la foi de ceux qui rêvaient de bâtir un monde de lumière. Parfois l’espérance ne suffit pas. Malgré les bonnes consciences les plus folles illusions s’égarent sur les chemins broussailleux.
Abandonnés par les anges de la miséricorde, ils ont péri dans le tourment des flammes jetant leurs âmes sanctifiées au charnier du désespoir. Sous la croix terrifiante l’enfer pavé d’ignobles intentions. Au sommet inondé de lueurs célestes, d’un simple coup d’œil la bonne mère réconforte les mendiants d’amour et autres égarés en robe de bure. Emplie de bienveillance elle veille sur la folie des hommes qui, au fil du glaive de Dieu, tranchent la vie d’innocentes brebis. Une seule de ses larmes contient toute la miséricorde des cieux endeuillés.
Tout en haut de l’éperon rocheux, découpée dans le ciel de pastel, la silhouette du petit castrum d’Hautpoul, naufragé d’heures sombres domine avec audace la verte vallée. En contrebas, entre les contreforts de la Montagne Noire serpentent les eaux apaisées de l’Arnette, petite rivière colportant la légende du peigne d’or de la fée Saurimonde. Troublés par sa céleste beauté, au travers de chansons de gestes, de cours en cours les troubadours n’ont cessé de vanter ses louanges.
Par ici l’Autan égrène les siècles agrippés aux guenilles du paradis. Privilège des vents. Au cœur des pages du manuscrit sacré l’épopée sanglante du pays d’Oc – Canso de la Crosada — les derniers soupirs d’un songe sacrifié au pied de l’Éternel. Le néant, indéniable griffe du diable coiffé d’une calotte ecclésiastique. Pêché d’hérésie.
Certaines nuits de pleine lune, sous le regard perplexe des loups, l’armée des ombres s’infiltre dans une des brèches des temps enfuis, féroce incursion en ces hauts lieux de foudrière. Au loin les aboiements des chiens errants font fuir les poussières d’étoiles. Une à une le ciel rabat ses cartes — maldonne.
« Et puis arrivèrent les colonnes et grandes compagnies des croisés d’Allemagne et d’Italie et des barons d’Auvergne et ceux d’Esclavonie.» Canso.
Au déclin du quatrième jour, une brume de poisse emmaillote les pans abrupts de la montagne . La horde de barbares force la place, passant de vie à trépas les malheureux persécutés. Au lendemain, bannières à fleur de lys déployées, le diable ceint de la croix de Jérusalem fait raser et incendier le château, signant un des douloureux épisodes de l’épopée cathare. Au nom de la croisade plus de trente années de persécutions, de pillages, de ruines et de désolation. Ad majorem dei gloriam — Pour une plus grande gloire de Dieu.
12 Avril 1212 — un an après le siège de Lavaur et sa prise sanglante. Perché sur ses hauteurs Haupoul tombe sous la férule des soudards. Les foudres du ciel frappent aveuglément sans louable raison. Impossible de renoncer aux vanités des démons en proie à l’obscure noirceur. Plus tard, au pied des remparts de la ville rose, une pierre en plein front scellera son funeste destin sous les exultations de la foule. Le bourreau du Midi a rejoint le royaume des ombres.En châtiment éternel son âme brûle sans relâche dans le tourment des Enfers.
Au travers des confidences de l’Autan, dans l’alcôve des silences ressuscite l’esprit des lieux enraciné dans cette âme cathare. Parsemé de louables desseins le chemin des Bonnes Dames et des Bons Hommes les guide au pied de la stèle de Lavaur, puis jusqu’à celle de Minerve. La colombe de lumière y déploie son vol. Als Catars.