LA VIE SE MANIFESTE DANS LA CONTEMPLATION

« Il faut être léger comme l’oiseau et non comme la plume. « Paul Valery
Au petit matin un oisillon tombé du nid. Sans doute un jeune merle tout ébouriffé de stupeur, abasourdi par la brutalité de la chute. À l’ombre du grand chêne une vie en pointillés. Imprudence ou maladresse — impossible d’en déterminer les circonstances. Sans doute un coup de vent un brin turbulent. Malgré son poids plume le contact avec la terre ferme reste une épreuve de force. Loi universelle de la pesanteur et de ses incidences sur les corps célestes.
Un brin étourdi, recroquevillé sur sa désinvolture, le voilà qui cherche un second souffle salvateur. À peine un duvet de plumes lissées, pas de quoi déployer ses ailes et se laisser porter par les courants ascendants. Envolés les rêves de grands espaces dans la toile des cieux déployés. Juché sur ses fluettes brindilles, coûte que coûte, il tente de se remettre sur pied. Chancelant, ses premiers pas restent fragiles, hésitants. Frêle démarche d’équilibriste en proie au vertige des hauteurs. De bon ou de mauvais augure son triste sort entre les mains de l’inéluctable destinée.
Quelques cris stridents percent le soupir des branchages. Tjuk-tjuk, tjuk-tjuk. Tapageuse supplication répétée en boucle plusieurs fois de suite dont le rythme s’accélère crescendo en phrasé hystérique. Sans doute l’appel de cet oiseau noir à bec jaune qui sans cesse virevolte à ses côtés. Inquiétude de sa supposée mère en proie à la fatalité. L’un et l’autre désemparés face au désarroi des saintes âmes. Malgré son impuissance, à tire d’ailes voilà qu’elle multiplie maintes sollicitations. Étonnant ballet aérien de l’ultime chance. Sensations fortes.
Face à son incroyable détermination, la fatalité esquisse les premiers traits d’échec. En embuscade la camarde aiguise déjà ses crocs luisants. L’issue semble belle et bien inéluctable. La vie sauvage ne s’embarrasse guère des faibles et des malheureux. Dure loi de la nature. Qu’importe la poésie et ses fioritures.
Résignée mais pas encore vaincue elle ne ménage guère ses efforts. Multipliant les tentatives elle met en œuvre tous les moyens à sa disposition pour surmonter les difficultés. Multipliant petits coups de bec et grâce du ciel comme s’il suffisait de se défaire de chaque seconde de sa vie. Le vent retient son souffle. Seul le murmure des ombres. Atmosphère survoltée.
À peine un instant d’inattention, le voilà disparu! Tous deux évaporés dans on ne sait quelle volée. À force de scruter le ciel impossible de voir plus loin que le bout de son nez. Aura t’il survécu à sa mésaventure ? À moins qu’il n’ait fini sous les griffes du greffier noir ébène aux yeux jaune. Le diable se terre quelque part dans le fourmillement d’imperceptibles détails. Sur la plus haute branche le chanteur du jardin improvise sa partition matinale – lui qui fait chavirer les cœurs.