LA DIVA DES LAVANDES

« Lou soulèu me fai canta – Le soleil me fait chanter. » Devise de Frédéric Mistral
À perte de vue, bordés d’innombrables tapis de velours violets, les paysages de ce territoire aux confins du monde semblent s’étendre jusqu’au pourtour de l’infini. Lassée des fastes idylliques de la carte postale, la cantatrice saisonnière rêve d’horizons lointains, de grandioses panoramas où exprimer pleinement l’ampleur de son talent, quelque peu moqué par les gens du cru.
Balluchon sur le dos, bien décidée à tenter sa chance ailleurs, sans crier gare elle file à l’aventure des chemins buissonniers, abandonnant sans remord ni regret le plateau de Valensole sublimé par les lueurs dorées de l’aube vagabonde. Sans jamais se retourner elle s’imagine déjà au sommet d’une gloire promise en technicolor. Chemin faisant, elle déroule ça et là son tour de chant sur la place de chacun des villages traversés. Débuts difficiles face à un public peu enclin à tel tintamarre. Goujats!
Attirée par les lumières des fanaux rouges et verts du vieux port voilà qu’elle s’imagine tout en haut de l’affiche sous le regard bienveillant de la bonne Mère. Du côté de l’Estaque, au sommet des collines calcaires, genévriers et romarins lui rappellent la garrigue de sa Provence natale. Aucune notoriété en vue, propice à l’épanouissement l’endroit semble idéal pour y déployer l’étendue de son talent hors pair. Dès les premières lueurs là voilà d’humeur enjouée, prête à entonner sa sérénade sous le soleil des calanques. Ici, aucun risque que le mistral ne perturbe sa partition, la vie manifeste une extrême douceur que les Dieux ne cessent d’envier. Petit confetti de terre en bordure d’eaux turquoises. Des airs de bout du monde aux portes des songes.
Contre toute attente la consécration des grands jours laisse à désirer. Habitués à ce genre de sérénade les marins pêcheurs ne prêtent guère grande attention à la prestation de la diva vagabonde. Blessée dans son amour propre, prenant ses cliques et ses claques la voilà qui file vers d’autres contrées plus chaleureuses, à même d’apprécier son talent, antidote à la morosité. Ne jamais désespérer, toujours croire en sa bonne étoile. Portée par l’inflexible détermination de ceux qui rêvent plus haut que le ciel elle se dit que oui il faut voir la vie du bon côté.
Portée par cette folle promesse de réussite, de fil en aiguille elle poursuit son petit bonhomme de chemin sans grand souci du qu’en dira t’on. Alors pourquoi ne pas tenter l’aventure du côté de la ville rose à l’accent de rocaille, le climat y semble idéal et la scène ouverte aux nouveaux talents. Bientôt le jour va se lever pour une longue journée d’arrache-pied, pas question de flancher il faut assurer le spectacle. Sous le soleil du midi toulousain elle s’évertue tant et plus usant de ses charmes jusqu’au bout de la nuit. Déboussolés par le tintamarre de la nouvelle venue les grillons des champs s’abstiennent de toute stridulation.
Entre étonnement et stupeur, au marché du mercredi matin la nouvelle se propage de bouche à oreille, chacun esquissant une de ses propres anecdotes, quitte à fabuler un peu, histoire d’ajouter son grain de sel. Qui l’a entendue ? Qui l’a vue ou bien même aperçue? Un par ci, l’autre par là. Dans le champ de tournesols. Du côté du petit bois près de la rivière. À la pointe de la confluence. Impossible prétendent les plus incrédules. Pas par chez nous martèlent les anciens, réfractaires à tout changement. Et pourquoi pas affirment bobos et écolos, nouveaux venus évoquant le réchauffement climatique à tout bout de champ. Té, une galéjade à la Pagnol! Ici c’est le pays de l’Autan, pas de la Provence! Le débat fait rage, chacun tend l’oreille au plus près du moindre indice sonore.
Dérobée des flambeaux de la nuit la lumière inonde les balbutiements du jour, enchâssé de candeur virginale — prodige de l’aube des communiants. L’essaim de lueurs laisse transparaître ces petits riens qui composent les fioritures au grain serré. Rythmés par la fièvre caniculaire les jours s’éternisent en infinie langueur. Aucun répit, pas même un souffle d’air, la vie en apnée. Dissipés dans les brumes de chaleur les paysages fondus à l’arrière de l’horizon. Toute tentative d’ombre réduite au néant, anéantie par la fournaise béante. La vie suspendue aux caprices des éléments.
Ni gazouillis, ni pépiement, ni croassement, ni roucoulade — le temps d’un battement de cils le chant des oiseaux réduit à néant. La vie consumée sur l’autel du sacrifice. Au loin, seul ce chant strident et monotone, ponctué de bruits secs et de crissements, qui retentit tel une pluie électrique tombée du ciel. Contre toute attente l’insecte le plus bruyant de la planète semble bel et bien s’être aventuré jusque dans les contrées occitanes. Point de chute d’un voyage au long cours depuis les pourtours méridionaux. En dépit du bon sens, par monts et par vaux la cigale s’en est venue jusqu’ici prendre ses quartiers d’été — n’en déplaise aux détracteurs mal embouchés ! À contrario de toutes idées reçues elle ne chante point — nuance, Madame cymbalise à tous vents! Assourdissant tintamarre.
Ce matin là le roman de l’été recèle une fin inattendue aux contours lugubres. Dernière page blanche à broder de noir. À l’abri des regards l’aube esquisse un pas de côté. Le silence invité de singulières solitudes. A t’elle fugué ? S’en est elle retournée en ses pénates? Bien des divas ont parfois des ascensions aussi fulgurantes qu’éphémères, difficile de s’y soustraire. Épuisée à chanter tout l’été, la cigale fort prise au dépourvu lorsque la faucheuse fut venue. Au pied du grand frêne sa dépouille desséchée, promise à l’éternité.Pourtant l’affiche semblait si idyllique avec son nom tout en haut, en lettres capitales…