DIVINES LOUANGES

« Si nous habitons un éclair, il est le cœur de éternel. » René Char
Le petit chemin qui bat la campagne poursuit ses lacets jusqu’à hauteur de la butte boisée. Là s’interrompt sa course ainsi que celle du temps. À couper le souffle la vue sur la vallée s’étend à perte de vue. Par temps clair on peut y apercevoir l’ébauche des Pyrénées en habit de dentelles.
La grille n’est pas fermée. Il suffit de la pousser. Les habitués le savent bien. Les gens d’ici n’ont guère l’habitude filer en douce. Seules leurs âmes vagabondent à leur guise. Alors pourquoi donc ce muret de pierres qui entoure les lieux ? Mystère.
Sous la quiétude des grands cyprès, sentinelles d’éternité, on ne peut que s’enivrer des silences de cette paix divine. Un bruissement d’ailes à travers le friselis de l’allée de peupliers — sans doute le va et vient d’un ange en vadrouille. L’endroit semble propice à ce genre de hasard. À la dérobée une mésange bleue vient se poser sur la branche d’une des croix abandonnée à la rugosité des vents.
D’un pas léger je fais le tour du propriétaire. À peine si les graviers roulés grincent des dents. Surtout ne pas déranger, se faire le plus discret possible. J’affectionne particulièrement cet endroit. J’y viens parfois en quête de plénitude ou en mal d’inspiration. Au sein de ce théâtre d’oraison je me recueille à souhait, j’ai plaisir à m’y sentir vivant, terriblement vivant.
À l’abri des frondaisons se réfugient les chimères des poètes. Au fil des jours, au gré des saisons la lumière dialogue avec les ombres évanescentes. Dès les premiers frissons de l’aube les lueurs esquissent l’intime délicatesse du paradis — aux ultimes balbutiements du crépuscule, le tourment des Enfers. Genèse de cette œuvre qui se nomme la vie.
De ce côté ci les laissés pour compte dont le patronyme peu à peu s’est effacé des mémoires. Oubliés de tous ils iront rejoindre la pléiade des branches perdues. Par là, sous l’arche du rosier pourpré d’un brin d’innocence le carré des anges, aménagé au sein d’un parterre de petits cailloux blancs. Solennel, minimaliste.
Un peu plus loin une longue dalle de granit noir, tranche de roche fluide et épurée, sans fioriture. Entre opacité et luminosité la lumière s’y invite comme matière emprunte à l’œuvre de Pierre Soulages. Délicatement je me pose au plus près de l’ombrage du grand chêne. Depuis peu j’ai pris pour habitude d’y faire un brin de lecture à voix haute. Les lieux se prêtent à merveille à cette esquisse poétique. Pour l’occasion j’ai choisi un poème de Gaston Puel. Vers l’aval.
Depuis peu mon père séjourne ici, sous ce fragment de Sidobre. Un endroit simple et désuet qui invite à l’humilité. Comme tant d’autres, selon les récits d’évangile il repose en paix. Je me contente de croire qu’il parachève son œuvre de compagnon des forges aux côtés d’Héphaïstos. Le martèlement de l’enclume me rappelle à ses bons souvenirs. Colporteur de lointains horizons, parfois le vent s’y engouffre en grands éclats de rire.