RÉSURGENCE DES FORCES VIVES

« Je crois que c’est ça, un artiste. Je crois que c’est quelqu’un qui a son corps ici et son âme là bas, et qui cherche à remplir l’espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l’encre ou même du silence. » Christian Bobin
Aux entournures du ciel, par endroits le panneau d’étoffe ouvragée se détache peu à peu du tableau de grisaille. Lambeaux d’ennuis apprêtés dans la monotonie du silence. Sous la pluie battante une pie-grièche prend la fuite jusqu’à l’orée du petit bois. Plumage noir et blanc emportant au loin la langueur des regards détournés. Moribondes journées dissipées sous les giboulées de grésil. Âpreté hivernale dont s’accommodent le vent et ses inépuisables humeurs.
L’esprit encore embrumé, tant bien que mal le barbouilleur de saisons s’extrait d’une profonde léthargie. Plissé d’étonnement son visage ressemble aux nuées de l’orage. Dans la perspective d’un nouvel élan la clarté des jours bouleverse quelque peu son ordinaire étriqué entre ces murs blafards. Des mois entiers à déambuler parmi les soupirs de lassitude. L’âme recluse au milieu du vide.
Au petit jour, bravant les blanches gelées quelques intrépides piaffent déjà d’impatience. Face au décompte des jours, l’urgence semble bel et bien au rendez-vous. L’œuvre du renouveau ne saurait attendre le bon vouloir d’un génie d’humeur bougonne. Sans dessus dessous il s’essaye à mettre un peu d’ordre au fatras qui encombre son modeste atelier. Souvent les résidences d’artistes regorgent à foison de futiles encombrements, brouillamini d’intenses solitudes. Mode de vie sous influence, en quête de divine exaltation.
Éclats de mimosa. Candeurs d’amandiers. Fards de prunus. Autant d’aplats de couleurs éparses sur la toile des beaux jours. Laborieuses, les couches s’empilent maculées de grossières éclaboussures. Dans la précipitation de l’instant, l’imperfection laisse entrevoir les prémices d’un imaginaire brouillon, torché à grands coups d’essais impromptus. Peu satisfait de ce tout premier jet, l’artiste renverse le chevalet. Contrariété mal placée. L’alchimie n’aura pas lieu. Désespoir du peintre.
En mal d’inspiration il se fourvoie dans les rouages obscurs de l’incertitude. Malgré moult tentatives avortées, la grisaille reprend toujours le dessus. Autant s’y soumettre et attendre la résurgence des forces vives. Fouillant entre l’interstice des jours, il espère dénicher une ou deux brindilles de lueurs d’aurore susceptibles d’embraser l’esquisse de la belle saison. Feuilleton à rallonge les jours à plus ou moins brève échéance.
Le temps presse. Sous influence l’atelier a retrouvé l’effervescence des grands rendez-vous. À forts traits de pinceaux les toiles accumulent les échecs répétitifs. Couches superficielles de mauvaise facture, grossièrement appliquées, sans effusion de grâces. Nul souffle créateur, l’esprit en proie au vertige du néant. Dehors la grisaille joue les rabats joie.
Le décompte des jours accélère le tempo. Sans esbroufe, dans la lignée des prodiges de la peinture novatrice il cherche à coller au plus près des mouvements artistiques porteurs d’instants fugaces de la vie. Par simple mimétisme ou par pur respect il s’évertue à d’audacieux mélanges de styles auquel peu d’artistes se sont risqués avec autant de ferveur.
Par touches intuitives il imprime la toile primitive avec une attention particulière à la spontanéité et la subjectivité du geste. Entre transparence et luminosité, bien qu’audacieuse l’approche s’avère capricieuse. Finement broyés les pigments parsèment la blancheur immaculée de vibrants éclats. Concentré de légèreté et de grâce, la symphonie des couleurs à l’assaut du ciel d’hiver. À l’épreuve des jours, opacité et matité baignées de détails colorés. Sous ses yeux candides un nouveau monde vient d’éclore. Le sacre du printemps bouleverse l’effervescence des désirs.