DEPUIS TOUT LÀ HAUT

Published by Vent d'Autan on

« La terre est bleu comme une orange jamais une erreur les mots ne mentent pas. » Paul Eluard

Depuis tout là haut, le monde semble bien plus apaisé qu’il n’y paraît, en parfaite harmonie avec le ballet des astres. Bulle de sérénité suspendue dans l’immensité du vide sidéral. Chimère d’un jour ou simple carte postale. Ne dit on pas qu’il faut prendre de la hauteur pour en apprécier l’ordre des choses. Perpétuellement dans la lune, l’enfant d’hier aujourd’hui en orbite au dessus de la voûte céleste – la tête dans les étoiles. À fleur d’aurore l’ébauche des jours superposés. Poésie galactique.

Depuis tout là haut, en apesanteur, à bord de la station spatiale l’équipage international, prodigieux microcosme d’une humanité apaisée, solidaire, fraternelle. Une fois n’est point coutume, Américains, Européens, Canadiens, Japonais et Russes unis et réunis sous une seule et même bannière. Presque un leurre, superficielle déraison d’un idéal de vertu.

Depuis tout là haut, à travers le hublot, la terre, bleue comme une orange. Primitive nébuleuse depuis la nuit des temps. Grande affaire du surréalisme, Paul Éluard aurait vénéré cette vision nouvelle, plongée dans les ravissements de l’extase cosmique. Si l’on a longtemps cru que la Terre fut plate, la voici toute en rondeurs. Gracieuse et distinguée, sur son trente et un.

Depuis tout là haut, rien ne laisse paraître la face cachée de ce coin de paradis à portée de pluies de météorites. Constellé de nuées de satellites l’espace se restreint à peau de chagrin. Quelques stigmates visibles à l’œil nu au delà d’un simple constat d’amertume. Au chevet du ciel les nuages en tunique de lin défiant la gravité. En proie à de perpétuelles frénésies on pourrait croire que le vide bourdonne en permanence, pris dans l’engrenage de spirales tourbillonnaires. Prendre le pouls du monde pour le salut des âmes périclitantes. 

Depuis tout là haut, les voyageurs de l’espace, érudits rêveurs, assistent hébétés aux sacrilèges de la Terre. D’épais panaches de fumées entachent la belle image d’Épinal. Des milliers d’hectares consumés dans les flammes de l’Enfer. Déboisement, déforestation, coupes rases. Amazonie, gigantesque poumon vert menacée d’extinction. Pas mieux du côté des pôles, la banquise  fond au rythme effréné des glaciers millénaires. Les sommets à nu, dépouillés de leur pelisse d’hermine. Inexorable élévation des océans. La houle qui déferle à l’assaut du trait de côte. Les plages emportées dans l’impétuosité des flots. L’effondrement des falaises de craie, tapis d’éboulis. À feu et à sang les guerres, les bombes, le chaos. Sixième extinction du vivant. Saturé de vapeurs sulfureuses, sans doute que l’Enfer se terre par ici.

Depuis tout là haut, après des mois d’études et d’observations, figée à l’arrière du hublot, crispée entre désolation et désespoir son esprit cartésien s’embrouille, confus face à l’agonie de la planète bleue. Certitudes et convictions volant en éclats. La Terre, sa terre, mère primitive de l’humanité, paradis perdu. Pour sa première sortie dans l’espace elle voudrait tant la prendre dans ses bras, panser ses plaies, la réconforter de toute son âme. Mais le temps presse et l’horizon s’éloigne à des années lumière. Aucun programme prévu dans son quotidien à bord de l’ISS. La mission εpsilon poursuit son vol, plus affaire de silence que de poésie. En capacité de conquérir l’espace, l’homme des temps modernes en proie au sacrilège de sa propre maison.  De ses yeux embués une larme perle le long de son Rimmel. Le monde s’achemine toujours vers le pire. Les comètes se contentent de détourner le regard.