D’UN SIMPLE TRAIT DE LUMIÈRE

« La poésie n’attend que notre regard. » Andrée Chedid
Entre vignes et garrigues d’innombrables lacets se faufilent en infinies langueurs au gré du massif de la Clape — Clapas, tas de pierre. Petit bijou d’éclats calcaires et de terres rouges surplombé de pins d’Alep aux allures de Titan. Comme une île lovée au sein de son massif minéral.
Farouche au premier abord, elle éclipse d’infinies richesses dues à la croisée des treize vents qui se chamboulent en son ciel. Ainsi, tramontane, cers, ponant, vent d’Espagne, lebech ou gregaou se partagent l’ampleur de la chasse aux nuages, favorisant l’ensoleillement essentiel à l’expansion de son vignoble millénaire.

Depuis Narbonne — fille aînée de Rome hors d’Italie — une fois passé le chemin de la couleuvre, posée sur l’eau entre lagunes et Méditerranée, surgit la silhouette emblématique du village de pêcheurs surmonté de son illustre tour Barberousse. Ballet de flamants roses suspendus aux stridulations de mouettes.
Gruissan, carte postale bénie des Dieux de l’impressionnisme. De ce côté ci la lumière apprivoise les âmes sensibles sans pour autant imposer sa démarche artistique. Libre de sens la poésie s’infiltre jusque dans les moindres recoins, même les plus invisibles à l’œil nu. Bien loin des clameurs estivales les lieux ont recouvré la quiétude d’arrière saison vouée à la contemplation de la fuite des temps. Passé temps favori de saltimbanques des songes.

Saint Anatole — 365° jour de l’année. Les dernières heures s’égrènent au tintement des cloches sonnant le rappel des pèlerins. Engouffré à travers la circulade des ruelles, le vent glacial a chassé les plus récalcitrants calfeutrés en leurs pénates. Sur les hauteurs de son promontoire, en habit de lumière la tour veille au grain sur ses ouailles. Au dernier coup de minuit, entre vœux de félicité et promesses sous le gui l’an neuf déboule en fanfare sous l’effervescence de bulles ancestrales.
Au tout premier jour l’aube s’est levée d’humeur chafouine, barbouillée de brins d’excès en tout genre. Malgré le thermomètre en berne la palette de bleu a conquis le ciel comme aux plus beaux jours de l’été. Côté chalets, entre les travées désertes se faufilent les ombres furtives de Betty, poupée fêlée, et de Zorg, loser magnifique. Héros des écrans noirs, ils incarnent le mythe d’un film devenu culte.
Côté plage les festivités bon train. Bravant le froid quelques centaines de givrés se jettent à l’eau pour le traditionnel bain du Nouvel An. Frissons garantis. Déguisements, café et vin chaud au rendez-vous. Ambiance festive et familiale, la tradition se perpétue.

Histoire de changer de dimension il suffit parfois de pas grand chose. Ici, juste passer le pont qui enjambe le canal du Gravel. De l’autre côté, sur l’autre bord, un nouveau monde. Confinée entre bouquets d’embruns et légendes de pêcheurs, l’île Saint Martin, pudique et confidentielle, enlacée par la mer Méditerranée et par l’étang de l’Ayrolle.
En bordure du lac rose de Gruissan, joyau d’Occitanie, les étendues salines dévoilent l’immensité de la toile aux reflets changeants. Paysage graphique quadrillé de traits de digue. Dépaysement garanti, à couper le souffle. Longeant les monticules d’or blanc — alchimie des sauniers — truffé d’ornières et de nids de poule le tracé s’insinue à l’abri des regards jusqu’au pied des eaux lagunaires de l’Estanh de l’Airòla. Voie sans issue jusqu’au bout du monde.

De bric et de broc, quatre planches, deux bouts de tôle, concentrées autour du petit port les cabanes de pêcheurs dépouillés de superflu. Indifférentes à l’offense des jours elles semblent défier les affres du dénuement. Épris dans les mailles de filets désuets les brisures de silence implorées par la sollicitude des vents.
En arrière plan de ce décor pittoresque, le Canigou apprêté de blanc. Crescendo les lueurs du jour se dissipent en douceur laissant les reflets du soir se miroiter à la surface des eaux de ce décor mirifique. Chaque instant, chaque seconde, tout en contraste une nouvelle luminosité aux larges traces d’opacité qui marque sa singularité au sein de l’intime démarche du langage poétique. À l’écart du temps, rien de plus précieux que la contemplation des lieux. Bercée par le doux clapot la lune rêve dans les nuages. Partout le silence, funambule sur le fil de la poésie.
