L’ÉTERNITÉ DE NOS SILENCES

Publié par Vent d'Autan le

L’instant d’un éclair d’orgueil, une intrépide comète venait de traverser l’empyrée, enluminant les profondeurs de la nuit. Tombées de la sphère cosmique, une poignée d’étoiles filantes jonchaient le sol, tapis de fragments d’univers. Passé sous silence, le soleil s’était levé aux aurores, aux prémisses de l’aube où la pointe du jour esquisse l’œuvre du petit matin. La pâleur laiteuse du ciel annonçait l’ardeur de la canicule à venir, échauffant corps étriqués et esprits retors. 

Vendredi 13. Aux origines de la superstition. Comme un maléfice estampillé du sceau de l’effacement. Chat noir et malédiction. 113° jour, seul et unique de cette année où s’alignent à la perfection, en une seule et même ligne directrice, les astres de la galaxie. Journée bien peu ordinaire calée entre contrariétés et improvisations. Harmonie des temps, prémonition divine. Fruit de toute circonstance, le hasard allait imprégner son tempo, faisant fi du plus grand nombre de suppositions à venir.

Impossible d’y échapper ou d’essayer de s’extirper de ses griffes. Entre attraction et répulsion, la force de gravité soumise à contribution. Les inconscients en éveil, en proie aux démons intérieurs, sanctifiés par l’acclamation des louanges divines diffusées sur la bande FM. Incontournable poésie de Léonard Cohen, magnifiée par cette voix d’ange tombé du ciel. Plusieurs vies contenues dans la même écorce d’homme. Coïncidence, causalité, synchronicité. Symétrie des lamentations.

Propulsée à la verticale des vertiges, la flèche d’acier, vertueux obélisque de cette bâtisse à carcasse de béton, fécondait la nuance des cieux. En son temps de gloire, le bâtisseur de cathédrale avait choisi d’inonder de lumière ce lieu imprégné de la barbarie des hommes. En devoir de mémoire pour chacun se souvienne et que personne n’oublie la noirceur des profanations à l’aube des blasphèmes.

Endroit d’imprégnation divine où comédie et tragédie s’amalgament en actes  de foi. Vie et mort, incantation d’un passage éclair, le néant ayant élu domicile.  Attraction pour le vide. Et la force cosmique semble n’y être pour rien. Retour aux sources, en proie aux démons démystifiés, en ces lieux d’enfance controversée, sens de vie dissolue au cœur de ce terroir reclus à l’autre bout de la montagne.

Figés sur le parvis de marbre jaspé, les hommes en noir, maîtres incontestés des offices, ton grave et mine de circonstance, dans leur inflexible posture orchestrent la cérémonie de la liturgie, exécutant avec grande minutie chaque note, chaque croche, chaque soupir, inscrit sur la partition de la vie. Pouvoir d’envoûtement qui fait déchoir une tempête d’égarements. Regards prostrés, mines défaites, crêpes et tulles de voile noir. Subterfuge des déferlants.

Embus de la force sourde et opaque qui relie les êtres et les destins qui se croisent autour de l’inévitable, d’immenses tentures liturgiques déployées depuis le ciel, recouvrent  les murs revêtus de boiseries vernies. Galerie à ciel ouvert noyée dans la réverbération du jour, irradiée par le flamboyant du génie en feu, fébrile et visionnaire. Au cœur des mystères saints et sacrés, sous le dogme du silence, qui révèle les failles des individus et qui les poussent au bord du précipice, happés par l’inévitable questionnement.

Des quatre points cardinaux, la flamme du jour jaillissait de façon mirifique au travers de ce puits de lueurs, semblant de splendeur divine, inondant la nef de fièvres impies. Le temps, suspendu, avait gravé l’instant, imprégné de la tranquillité du divin et du sacré.

Dans le moindres des interstices, failles des siècles, les mots encensés, proférés au mitan de la nef par le colosse d’ébène à la voix de stentor, venus là déposer les suppliques implorantes. Mots défunts, paraboles de croyants, ferveurs de dévots, louanges de bigots, chapelet de grenouilles de bénitiers, silences d’athées. Pieux soupirs de l’inébranlable, portés par les vibrations de l’orgue sous le dogme de la foi. Cantiques, litanies, et oraison funèbre enchâssés de la dépouille des reliques.

Sous l’entrave, nos esprits éternels, vagabonds d’âme, voyageurs immobiles. Comment affronter la dérive, sans semelles et sans vent ? Comment oser l’inconnu et ainsi se confronter à l’autre versant de ces imprévisibles frémissants ? Fébrile et visionnaire, la vieille camarde aux cheveux gris nous dévoile la face méconnue de la vie. Histoire d’humains qui s’observent et ne se comprennent pas toujours.

Campée à l’arrière du mur d’enceinte, la réalité intrinsèque, propice au simulacre du monde qui nous entoure et que nous portons en chacun d’entre nous. Ci gît de l’autre côté de la vitre, comme un spectateur à l’abri de la pluie, cette étrange sensation qui file entre les gouttes. À chaque détail, son importance, les lumières, les couleurs, le reflet des entrailles de la terre, maîtresse des abîmes souterraines.

Au pied de la montagne, cet écrin de verdure à l’ombre des grands cyprès, silence des oubliés. Sous le crissement  de nos pas délicatement feutrés, ces petits graviers parsemés de scènes de vies égrenées. Voyages improbables. Lettres d’or gravées en épitaphe. Patronyme pour l’éternité des siècles.

Sous la dalle de granit noir du Sidobre, le père. Un peu plus haut dans le voisinage proche, le grand-père. Racines familiales. Facétieuses filiations. Transmission flouée. Divine malédiction des oubliés. L’éternité de ces silences qui tournent en boucles, lancinantes. Puissent-ils trouver cette paix, éternelle.

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